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7ème halte : l'Arbre de vie

June 8, 2018

 

Tout le monde devrait avoir son Moringa oleifera. Cet arbre originaire du Nord de l’Inde et du Sri-lanka possède mille vertus qui l’ont rendu célèbre dans des domaines aussi divers que l’alimentation et la pâte à papier, la médecine et la cosmétique ou encore dans le traitement de l’eau et comme agrocarburant. Le Moringa est un symbole de vie. C’est une unité qui rayonne par la richesse, l’équilibre, la diversité et la complémentarité de chacune de ses parties. C’est pourquoi il serait sain que chacun trouve son Moringa et c’est ce qui nous est arrivé avec l'Arbre de Vie.

 

 

Dimanche 22 avril, aux environs de 17h

 

Nous roulions en silence depuis le site des forges de Moisdon-la-rivière et son cours d’eau près duquel nous avions passé la nuit. Mon regard était happé par le paysage qui déroulait ses formes à travers la fenêtre. Je me concentrais pour tenter de reconnaître la route. Nous l’avions déjà empruntée une semaine plus tôt lors d’un diner organisé entre les membres de l’écohameau du Ruisseau et ceux de l’Arbre de vie. J’avais alors enregistré, ça et là, des repères visuels dans l’espoir de me constituer une carte mentale et ainsi éviter d’utiliser le GPS. Notre dépendance à cet outil technologique m’est parfois insupportable. Je reconnus le croisement en pattes d’oie menant à la Garenne et un frisson d’excitation me parcourut, nous y étions presque. Il faut dire que nous avions été très impressionné par cet écolieu lors de notre première visite. Fondé à peine trois ans auparavant par de jeunes adultes de notre génération, il rayonnait déjà par l’abondance de son jardin et par l’ingéniosité de ses membres. Nous étions impatients d’en apprendre davantage.

Nous nous sommes engagés dans une voie qui traverse une ferme, à droite une étable s’étale sur plusieurs dizaines de mètres jusqu’au champ de pâturage et, de l’autre côté, plusieurs habitations se superposent. En tournant sur la gauche, nous avons reconnu l’allée avec ses deux sapins, l’if et le cèdre qui marquent l’entrée dans l’écolieu. Après avoir garé le camion, nous nous sommes dirigés vers la maison. Dans la cour régnait un calme qui nous sembla inhabituel comparé au dynamisme dont nous avions été les témoins la semaine passée. Néanmoins, notre attention fut attirée par de l’agitation à quelques mètres devant nous. Quatre personnes discutaient gaiement au bord de la route qui sépare le terrain en deux. Nous les avons rejoint pour nous annoncer et demander où nous pouvions installer notre maison sur roues. Sur leurs conseils nous avons déplacé le camion dans la partie haute du terrain, au-dessus de la route, le coin des fourgons aménagés. Deux autres camions y étaient déjà établis, l’un appartient à Kat, l’une des douze membres de l’Arbre de vie, et l’autre à Deech, un volontaire hollandais quasi-permanent qui n’a pas de permis de conduire. Au centre de cette aire improvisée, un merisier soutient un hamac et apporte son ombre à un salon d’extérieur dont les sofas sont en palettes et la table basse en bobine de chantier. L’humeur est festive et François se joint aux joyeux lurons pour faire plus ample connaissance. Quant à moi, je prends mes marques avec distance en observant le petit groupe depuis le seuil de la porte latérale de notre camion. Assise en tailleur, je sors mon carnet et mon stylo pour me replonger dans un texte en cours d’écriture. Puis, il me prend l’envie subite d’attraper mon appareil pour fixer ce moment de notre arrivée, annonciateur des jours radieux à venir.

 

Mathilde

 

 

Lundi 23 avril, 10h34

 

Te décrire l’arbre de vie ?

Je ne saurais par où commencer.

Par contre, ce qui me vient à l’esprit, c’est le rapport au travail. Ce n’est pourtant pas ce qui manque lorsque tu te lances dans une telle aventure, mais le travail à l’arbre de vie ne passe jamais avant l’humain. Cette conception, remise en question formelle, est tellement importante qu’on en vient même à reconfigurer le nom à employer. Depuis, je lui préfère des termes tels qu’échange, activité ou découverte. Qui plus est, personne n’est à proprement parler forcé à travailler à l’arbre de vie. C’est grâce à la volonté de chacun que les tâches s’accomplissent, vecteur bien plus efficace que l’obligation ; la Garenne en est le parfait exemple.

Les temps de travail s’effectuent autour de thèmes tels que jardinage, le bricolage ou l'aménagement du lieu. Chaque personne choisit l’activité qu’elle va réaliser au cours de la journée en fonction de ses envies et des priorités. Des équipes sont ainsi formées autour des thématiques, rendant l’accomplissement des tâches bien plus agréable et favorisant aussi la transmission de savoir.

Que l’on ait décidé de consacrer ou non sa journée au projet, l’opportunité d’en discuter tous ensemble nous est offerte lors de la météo intérieure. Chaque matin, le collectif se rassemble avant de commencer la journée, afin de faire un tour d’horizon des personnes présentes pour que celles-ci puissent exprimer leur état d’âme, leurs envies ou tout ce qu’ils souhaitent partager avec le groupe.

La nécessité de ces moments, dont j’étais dubitatif de prime abord, s’avère essentielle pour le bien-être de tous. S’exprimer langues déliées face aux personnes que l’on côtoie au quotidien a pour effet de prévenir toute situation qui pourrait être davantage désagréable si celle-ci n’est pas mise à nue.

 

FX

 

 

Mercredi 25 avril, la journée

 

Ce matin, à la météo intérieure, je communique aux autres mon envie de m’immerger dans le jardin. Je veux observer son fonctionnement, contempler ses trésors et m’y activer toute la journée. Je sens qu’ici tout est abordé avec bon sens, logique et respect. Les différents jardins que j’ai côtoyés tout au long de notre voyage ont complètement modifié mon approche du jardinage. À mes oreilles, le jardin sonne comme un espace d’expérimentation, une école par la pratique. On y apprend à « donner naissance » à des êtres vivants et à les accompagner dans leur développement le tout en se laissant guider par la nature elle-même. Réaliser un jardin est un acte incroyable pour préserver l’environnement, favoriser la biodiversité tout en prenant soin de son corps en lui procurant des fruits et légumes sains. J’ai aussi découvert le jardin dans ses potentialités méditatives. Au jardin, je peux tout autant être profondément plongée dans mes réflexions, remettre en question mes égarements récents comme reprendre une idée et la façonner jusqu’à, pourquoi pas, lui donner corps ultérieurement. Le jardin est un haut lieu de la rencontre humaine. On écoute le récit des uns, les histoires des autres en désherbant ou en repiquant des plants. C’est aussi un espace propice à la méditation en pleine conscience. Plusieurs fois, il m’est arrivé d’éteindre mon mental et de me centrer sur mes sensations physiques. Je me mets alors à jouer avec mes sens. J’écoute les bruits environnants, du plus infime bourdonnement au plus imposant cri animal. Je perçois intensément la texture des herbes que mes doigts empoignent. Je discerne les multiples odeurs que les fleurs dégagent fièrement. Je me penche pour cueillir de jeunes pousses ici ou là et les porter à ma bouche en un festin frugal mais savoureux. Je scrute la farouche nature qui prolifère et s’épanouit en un cycle bien orchestré.

 

Mathilde

 

 

Mercredi  25 avril,  en fin d'après-midi

 

Lorsque nous sommes dans un lieu, je ne consacre que rarement du temps pour travailler dans le jardin. Mais là, je devais y passer, ne serait-ce qu’une journée en compagnie d’un amoureux des plantes comme j’en ai rarement rencontré. Sa passion est telle qu’il m’est apparu semblable à une source de savoir intarissable en la matière. Pour couronner le tout, c’est dans la joie et la bonne humeur qu’Aurélien transmet ses connaissances.

J’en ai d’ailleurs été la victime pendant une belle matinée passée à ses côtés alors que j’avais rejoint l’équipe jardinage. Nous nous sommes donc lancés, rejoints par Julie, dans le désherbage, la plantation et le paillage d’une bande de terre d’une trentaine de mètres, jouxtant un grillage qui fera office de tuteur pour des plants de tomates. C’est avec une simplicité enfantine que nous avons réalisé cette série d’opérations qui, dans d’autres conditions, peuvent s’avérer laborieuses. En effet, la terre ayant été préparée au préalable par les soins d’Aurélien, elle était particulièrement meuble et agréable à travailler.

Par la suite, je me suis également joint à l’équipe jardinage lors de parenthèses d’une heure au cours desquelles nous avons repiqués des plants de salades dans des bacs à semis. Travail des plus méticuleux certes, mais propice à de longues conversations voire même un apéro improvisé avec le reste du groupe nous ayant rejoint.

 

FX

 

 

Jeudi 26 avril, vers 21h

 

Vanessa nous conduit en voiture vers la salle communale de Maumusson où, chaque semaine, elle propose aux membres du collectif des séances de Communication Non Violente (CNV) et de Shiatsu. Ce soir, cette voisine adhérente à l’Arbre de vie va nous enseigner la pratique du DO-IN.

 

Issue de la médecine traditionnelle chinoise, le Shiatsu est une technique de massothérapie qui consiste à effectuer des pressions sur des points du corps pour y ramener l’équilibre. Bien que l’expression DO-IN soit japonaise – et corresponde à l’idée d’extension, il s’agit d’une technique qui nous vient de Chine centrale où elle était appelée TAO-INN. TAO veut dire « conduire, diriger ». IN signifie « assimiler, recevoir, se laisser conduire ». Le DO-IN est un moyen de mieux se connaître par une technique spécifique qui permet de vivre en meilleure harmonie avec ses semblables. C’est un art de vivre caractérisé par une attitude de recherche assidue en vue d’apprendre à se comprendre soi-même et l’univers. Dans l’ancienne Chine, les membres d’une même famille pratiquaient cette technique au quotidien en se réunissant à l’aube et favorisaient ainsi la circulation de l’énergie QI ou CH’I dans leur corps qu’ils investissaient ensuite dans les diverses tâches de la journée.

 

Que ce soit en couple ou en collectif, vivre à plusieurs comporte son lot de difficultés. Pour éviter l’écueil et améliorer leurs relations, les lapins de la Garenne ont décidé de faire appel à une personne extérieure pour les aider dans leur quête d’harmonie. Étant personnellement en plein questionnement, j’ai tout de suite souhaité me joindre à eux pour expérimenter cette technique. Elle consiste à frotter, palper ou tapoter des parties bien précises du corps renfermant l’énergie QI. Ça commence par les mains, remonte par les bras et, en passant par la tête, on poursuit son voyage corporel jusqu’aux orteils. Là où c’est douloureux, il faut insister et répéter le toucher jusqu’à soulager le corps. Ce qui m’a paru complexe dans cette technique c’est de retenir tous les points du corps à travailler ainsi, comme tout exercice, l’apprentissage passe par une pratique régulière.

À la fin de la séance, Vanessa s’est saisie d’un paquet de cartes qu’elle nous a présenté en éventail en nous invitant à en tirer une. J’ai choisi d’« apprécier » et de « célébrer la vie ».

 

 

 

Samedi 28 avril, vers 11h

 

On discute à nouveau toi et moi de la façon dont ce lieu fonctionne en abordant le travail et l’argent sous un autre rapport. Chaque membre a – ou cherche à occuper – une activité rémunératrice pour financer directement le projet et le coût de la vie sur place tout en dégageant un surplus personnel. De cette manière, tous ensemble, ils tentent de s’extraire d’un système où l’argent est fourni en échange d’un travail chronophage. Ils considèrent plutôt l’argent comme un outil au même titre qu’un marteau ou une scie. Pour réduire l’importance de l’argent dans son quotidien, une des solutions est d'acquérir une autonomie globale. Durant les deux premières années, le collectif s’est appliqué à atteindre une autonomie alimentaire grâce à l’activité de maraîchage. Aujourd’hui c’est chose faite. Tout en prenant soin de la terre avec des cultures saines, ils apportent à leur corps tous les bienfaits de fruits et de légumes biologiques. Sans oublier les délicieux œufs des poules qui vivent dans un luxueux poulailler en terre-paille avec un vaste espace pour se distraire et chercher les vers de terre.

Par ailleurs, pour effectuer leurs différents chantiers, ils tentent de récupérer les matériaux dont ils ont besoin avant qu’ils n’atterrissent à la déchetterie ou bien ils inventent à partir de ce qu’ils ont déjà récupéré. Et quand la matière première – l’argile – se trouve directement dans le sol de leur terrain, ils ne s’en privent pas.

Désormais, ils visent l’autonomie énergétique. En avril 2017, ils ont construit des toilettes sèches et, cette année, la fabrication de panneaux chauffe-eau solaire est en cours. Ils cogitent également sur l’installation d’un système de récupération d’eau pluviale.

Finalement, ce qui est attirant dans ce processus d’autonomisation, c’est bien la possibilité d’exprimer sa créativité dans le sens de « donner corps à ». En faisant par soi-même on valorise sa raison d’être individuelle au sein du collectif. L’Arbre de vie est un lieu d’imagination de soi. C’est un écolieu habité par une nouvelle génération de chercheurs d’autonomie qui ont une dynamique de transition progressive, douce, dans l’expérimentation.

 

Mathilde